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Il restait là, prostré, dans la pénombre de la pièce, seul, abandonné de tous, avec pour seule compagnie les couleurs de ses toiles et son chat efflanqué qui miaulait.
Un rictus amer s’affichait sur son visage émacié.
Il regardait ses toiles étalées à même le sol, ses toiles qui recouvraient les quatre murs de sa chambre de bonne, vestiges d’une vie…enchevêtrement au creux de ses vides…seules véritables preuves de son passage ici-bas.
Des tubes de peinture, percés, jonchaient le sol au milieu d’un fatras de paperasse abandonnée.
Des vêtements sales et déchirés s’amoncelaient sur une vieille paillasse maculée de tâches. Des sacs poubelles, éventrés aux quatre coins de la pièce, vomissaient leurs ordures aux relents pestilentiels.
Il détourna son regard du capharnaüm, et s’approcha de la fenêtre entrouverte. Les volets, à moitié fermés pour garder un peu de fraîcheur, laissaient entrevoir la rue en contrebas.
Dehors, l’air irrespirable semblait avoir plaqué au sol toute vie existante ; les passants avaient déserté le macadam surchauffé et la rue, à cette heure habituellement si bruyante, renvoyait un silence étouffant.
La canicule exceptionnelle qui régnait ce jour-là, le faisait suffoquer. Il s’affala dans un fauteuil au cuir éclaté, son chat sur les genoux.
Il était si las… trop las pour lutter encore ; il n’était plus qu’un vieil homme fatigué de la vie qui l’avait tant malmené.
Il avait tout sacrifié pour son art, pour arriver à se faire un nom, persuadé que son don allait révolutionner le marché.
Il avait abandonné femme et enfants qui l’empêchaient de gravir les marches de la gloire. Pas de boulet au pied qui aurait risqué de ralentir son ascension vers la réussite imminente !
Il n’avait qu’un seul but : tout piétiner sur son passage, sans égard pour autrui ; il ne voulait aucune entrave sur le chemin qu’il s’était tracé. Pas de sentiment, aller de l’avant, coûte que coûte, pour un jour être connu et reconnu ; telle était ce qu’il croyait être la recette de la réussite !
Mais c’est une lente descente aux enfers qui, en fait, l’attendait au virage…
Il s’est mis à jouer les rôles de salopards, de putes et de magouilleurs, influencé par des relations peu recommandables. Il trempait dans des situations peu reluisantes, espérant toujours arriver à ses fins.
Il prenait la nuit pour le jour, rentrant au petit matin, éreinté de ces heures de beuverie, de luxure.
Il cuvait la journée le vin amer de ses nuits, incapable, la plupart du temps, de peindre la moindre toile.
Dans le giron de la nuit, il sut se faire quelques relations intéressantes parmi des artistes et des galeristes qui lui donnèrent sa chance en lui permettant d’exposer les quelques œuvres qu’il avait réussi à créer, certains jours de lucidité ; opportunités qu’il n’avait jamais su saisir au bon moment.
Jamais son talent, si talent il y avait, ne déclencha, parmi l’intelligentsia, l’once d’admiration tant espérée …pas même le plus petit intérêt ! Les rares toiles qu’ils vendaient, après d’âpres négociations, lui rapportaient peu, juste de quoi manger son pain quotidien, juste de quoi vivre au jour le jour, avec quatre murs autour de sa misère.
Mais l’homme restait fier malgré sa profonde solitude. Il n’aimait personne et ne voulait n’avoir aucun compte à rendre à quiconque. Pas d’amis véritables à qui confier ses peines, une vie de mascarade, de grand carnaval où quand les flonflons du bal se taisent au petit matin, il ne reste que les larmes pour pleurer des regrets…il ne reste que l’amertume qui laisse aigri.
A l’aube du grand âge, il n’était plus qu’une pauvre marionnette blessée, abandonnée et oubliée de tous.
Pire, il était frustré par ce don que personne n’avait jamais su reconnaître en lui. Peut-être qu’après sa mort, on reconnaîtrait son génie…
Il ferma les yeux, pour oublier tout le mal que lui faisaient ces souvenirs qui remontaient soudain à la surface.
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C’est par une journée étouffante, un été de canicule, que l’on trouva un
vieillard, mort dans un taudis. Son chat miaulait à rendre l’âme, ameutant les voisins de palier.
On enroula le corps dans une vieille couverture et on le déposa à la morgue. On attendit en vain que la famille se manifeste. Seule la canicule restait au rendez-vous.
Personne ne réclama jamais le corps abandonné : l’homme semblait seul au monde…
Alors, on l’enterra avec d’autres inconnus, ignorés, anonymes.
Le président de la République assista en personne aux funérailles et l’on rendit un hommage national à ces victimes délaissées jusque dans la mort.
« Si c’est pas malheureux d’abandonner ses vieux…de les laisser mourir tout seuls, sans assistance ! Quel scandale de nos jours ! » S’écria un témoin.
La presse enfonça le clou, titrant en gros et en large, pointant la plume sur ce monde sans pitié, sur l’indifférence du genre humain quant à son prochain.
Quelques mois plus tard, devant un bataillon de tombes nues et froides, une femme, la cinquantaine, pleure doucement, agenouillée sur l’une d’entre elles.
« Papa, pourquoi ?
Pourquoi n’as-tu jamais voulu prendre la main que nous t’avons toujours tendue ? Nous avions tant besoin de toi… Pourquoi nous as-tu abandonnés ?
Pourquoi nous as-tu toujours rejetés ?… »
* Acrylic "Barbu-chapeau" de Val