Bienvenue dans ma caverne où les mots sont rois! Entrez, asseyez-vous...Ici, poésies, nouvelles, petits billets de papier aigres ou doux, chansons...Un moment convivial à partager en échangeant nos mots!Café ou thé?

Ma vie, elle se passe là, dans ce bar-tabac moche à pleurer…
Une vie à mourir d’ennui…même que j’en suis toute flétrie !
Je suis ici, reléguée près de la fenêtre, si en retrait que vous ne me voyez même pas ! Je suis là, entre le flipper tintinnabulant et cette chaise de bistrot aussi poussiéreuse que moi, là, juste devant la fenêtre.
Je suis exposée aux courant d’air, face à la porte qui s’ouvre toutes les trente secondes
Je lève la tête péniblement à chaque tintement de la clochette, suspendue en haut de la porte et qui annonce l’arrivée d’un nouvel intoxiqué. Je prends à ce moment-là un nouveau coup de froid !
Notez bien qu’heureusement qu’ils sont là, les intoxiqués, au moins ça met un peu d’animation dans ce bistrot de village.
Il y a les intoxiqués du mégot, les intoxiqués du « jaja », les intoxiqués du foot.
Les intoxiqués du foot, c’est ceux que je préfère : il y en a toujours la moitié qui chantent à la fin d’un match ; c’est un peu la fête ces soirs-là et ça se termine inévitablement par des tournées jusqu’à plus soif et jusqu’à point d’heure, mais c’est joyeux, et ça finit toujours par réunir les deux camps.
Tous ces intoxiqués s’expriment beaucoup, alors je les écoute…et je pourrais en raconter des confidences étalées là, sous mon nez !
Ils parlent souvent d’une voix forte et c’est parfois fatigant. Celui-ci réclame à grands cris ses cigarettes préférées, celui-là, son Ricard à lui servir bien frais et bien dosé ; l’autre accoudé au comptoir gémit ses déboires et tente de noyer son chagrin dans quelques chopines. Ils boivent, ils boivent ces gens-là, pendant que moi je crève de soif…
Tous ceux-là, se sont les habitués. Ils sont là même le Dimanche et moi aussi.
Je vous passe tous ceux qui ne font qu’entrer et sortir avec à peine un « B’jour ! »
Les ennuis, les angoisses, les larmes, les insultes : j’ai droit à tout ! Ils déversent tout ça sur le zinc. Le zinc qui n’en peut plus que l’on choque des chopes avec violence sur son dos. Il en perd tout son éclat, déjà qu’il est vieux…
Ho, bien sûr, je suis témoin aussi des rires, des évènements heureux à fêter, des plaisanteries le plus souvent grivoises, mais vous savez, les gens ici ont plus souvent le vin triste que gai…
Ecouter les gens, ça va bien cinq minutes, c’est bien joli tout ça, mais moi on ne me le rend jamais ! Je reste plantée là, sur pied, sans jamais personne pour s’intéresser à moi.
On m’ignore totalement, on m’oublie dans mon coin, alors que je suis toujours à l’écoute des autres. On abreuve les clients, mais moi, personne ne pense à m’offrir un verre !
Et je reste là, à perdre ma jeunesse, ma vitalité, ma beauté, moi qui étais si belle auparavant, moi qui avais une santé de fer : « quelle belle plante ! » disait-on de moi jadis, quand j’étais encore jeune…
Pff, si encore on me témoignait un peu de respect, mais même pas ! Je suis bonne à récolter les vieux mégots que les alcoolos jettent à mes pieds ! Je vois la vie au travers d’un nuage de fumée, même que j’en ai le teint jaunâtre.
Vous croyez que c’est une vie que cette vie-là ?!
Ha, comme j’aimerais vivre chez la petite vieille d’en face qui a l’air si charmante. Elle semble avoir des bonheurs tout simples, comme s’occuper des fleurs qui s’épanouissent sur son balcon. Si je vivais chez elle, je serais une de ses raisons de vivre supplémentaires au moins. Je la rendrais heureuse et elle me le rendrait bien.
Elle passerait son temps à s’occuper de moi, à me doucher, me caresser, me lustrer, me servir à boire et à manger et elle me parlerait, car vous savez, il existe encore des gens qui nous parlent et qui nous aiment.
Ce qui n’est pas le cas ici dans ce bar-tabac…où je vis dans une parfaite indifférence et où l’on me maltraite. Je m’étiole de jour en jour…
Souriez, souriez…mais parlons de vous : je suis sûre que vous aussi m’ignoreriez si vous rentriez dans ce bistrot. Vous écraseriez vous aussi votre mégot sur mes pieds, sans même vous excuser… si, si ! Je suis même sûre, que certains soirs, vous me balanceriez votre verre à la figure, après avoir un peu trop exagéré sur la bouteille… Enfin si ce n’était pas sur moi, ce serait sur l’une de mes congénères…
Avouez que ça vous est déjà arrivé ! Vous voyez que je ne raconte pas d’histoires…
Alors croyez-vous vraiment que l’on puisse se développer normalement avec une vie pareille et être épanouie ?
Pensez-vous vraiment que l’univers d’un bar-tabac soit une vie saine pour une jeune plante verte ?
Les gens n’ont vraiment pas d’cœur…
J’étais si belle jadis, moi la petite plante verte du bar-tabac du coin…