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17 février 2009 2 17 /02 /février /2009 02:39




                      *


 Il restait là, prostré, dans la pénombre de la pièce, seul, abandonné de tous, avec pour seule compagnie les couleurs de ses toiles et son chat efflanqué qui miaulait.

Un rictus amer s’affichait sur son visage émacié.

 

Il regardait ses toiles étalées à même le sol, ses toiles qui recouvraient les quatre murs de sa chambre de bonne, vestiges d’une vie…enchevêtrement au creux de ses vides…seules véritables preuves de son passage ici-bas.

Des tubes de peinture, percés, jonchaient le sol au milieu d’un fatras de paperasse abandonnée.

Des vêtements sales et déchirés s’amoncelaient sur une vieille paillasse maculée de tâches. Des sacs poubelles, éventrés aux quatre coins de la pièce, vomissaient leurs ordures aux relents pestilentiels.

 

Il détourna son regard du capharnaüm, et s’approcha de la fenêtre entrouverte. Les volets, à moitié fermés pour garder un peu de fraîcheur, laissaient entrevoir la rue en contrebas.

Dehors, l’air irrespirable semblait avoir plaqué au sol toute vie existante ; les passants avaient déserté le macadam surchauffé et la rue, à cette heure habituellement si bruyante, renvoyait un silence étouffant.

La canicule exceptionnelle qui régnait ce jour-là, le faisait suffoquer. Il s’affala dans un fauteuil au cuir éclaté, son chat sur les genoux.

 

Il était si las… trop las pour lutter encore ; il n’était plus qu’un vieil homme fatigué de la vie qui l’avait tant malmené.

Il avait tout sacrifié pour son art, pour arriver à se faire un nom, persuadé que son don allait révolutionner le marché.

Il avait abandonné femme et enfants qui l’empêchaient de gravir les marches de la gloire. Pas de boulet au pied qui aurait risqué de ralentir son ascension vers la réussite imminente !

Il n’avait qu’un seul but : tout piétiner sur son passage, sans égard pour autrui ; il ne voulait aucune entrave sur le chemin qu’il s’était tracé. Pas de sentiment, aller de l’avant, coûte que coûte, pour un jour être connu et reconnu ; telle était ce qu’il croyait être la recette de la réussite !


Mais c’est une lente descente aux enfers qui, en fait, l’attendait au virage…

Il s’est mis à jouer les rôles de salopards, de putes et de magouilleurs, influencé par des relations peu recommandables. Il trempait dans des situations peu reluisantes, espérant toujours arriver à ses fins.


Il prenait la nuit pour le jour, rentrant au petit matin, éreinté de ces heures de beuverie, de luxure.

Il cuvait la journée le vin amer de ses nuits, incapable, la plupart du temps, de peindre la moindre toile.


Dans le giron de la nuit, il sut se faire quelques relations intéressantes parmi des artistes et des galeristes qui lui donnèrent sa chance en lui permettant d’exposer les quelques œuvres qu’il avait réussi à créer, certains jours de lucidité ; opportunités qu’il n’avait jamais su saisir au bon moment.

Jamais son talent, si talent il y avait, ne déclencha, parmi l’intelligentsia,  l’once d’admiration tant espérée …pas même le plus petit intérêt ! Les rares toiles qu’ils vendaient, après d’âpres négociations, lui rapportaient peu, juste de quoi manger son pain quotidien, juste de quoi vivre au jour le jour, avec quatre murs autour de sa misère.


Mais l’homme restait fier malgré sa profonde solitude. Il n’aimait personne et ne voulait n’avoir aucun compte à rendre à quiconque. Pas d’amis véritables à qui confier ses peines, une vie de mascarade, de grand carnaval où quand les flonflons du bal se taisent au petit matin, il ne reste que les larmes pour pleurer des regrets…il ne reste que l’amertume qui laisse aigri.

A l’aube du grand âge, il n’était plus qu’une pauvre marionnette blessée, abandonnée et oubliée de tous.
Pire, il était frustré par ce don que personne n’avait jamais su reconnaître en lui. Peut-être qu’après sa mort, on reconnaîtrait son génie…

Il ferma les yeux, pour oublier tout le mal que lui faisaient ces souvenirs qui remontaient soudain à la surface.

 

                                                  ********

 

C’est par une journée étouffante, un été de canicule, que l’on trouva un

vieillard, mort dans un taudis. Son chat miaulait à rendre l’âme, ameutant les voisins de palier.


On enroula le corps dans une vieille couverture et on le déposa à la morgue. On attendit en vain que la famille se manifeste. Seule la canicule restait au rendez-vous.

Personne ne réclama jamais le corps abandonné : l’homme semblait seul au monde…

Alors, on l’enterra avec d’autres inconnus, ignorés, anonymes.

Le président de la République assista en personne aux funérailles et l’on rendit un hommage national à ces victimes délaissées jusque dans la mort.

 

« Si c’est pas malheureux d’abandonner ses vieux…de les laisser mourir tout seuls, sans assistance ! Quel scandale de nos jours ! » S’écria un témoin.

 

La presse enfonça le clou, titrant en gros et en large, pointant la plume sur ce monde sans pitié, sur l’indifférence du genre humain quant à son prochain.

 

Quelques mois plus tard, devant un bataillon de tombes nues et froides, une femme, la cinquantaine, pleure doucement, agenouillée sur l’une d’entre elles.

 

« Papa, pourquoi ?
Pourquoi n’as-tu jamais voulu prendre la main que nous t’avons toujours tendue ? Nous avions tant besoin de toi… Pourquoi nous as-tu abandonnés ?
Pourquoi nous as-tu toujours rejetés ?… »





* Acrylic "Barbu-chapeau" de Val



 

 

 

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commentaires

l'hirondelle 26/02/2009 02:25

J'ai déjà 3 articles de retard chez chez toi...et pas des moindres, dis moi.
Ton texte est magnifique. Il m'évoque une personne que j'ai beaucoup aimé. Ca dégouline de mes yeux. L'année de cette foutue canicule on a enterré son frère au quartier des indigents au cimetière de l'est. On l'a retrouvé étouffé dans son vomi dans un hôtel dégueu, camé jusqu'à l'os. Il est mort seul comme un chien après sa énième sortie d'incarcération. On était juste quelques éducateurs et quelques toxico à l'accompagner. Et lui, le survivant, il hurlait à la mort d'avoir perdu son seul lien sur terre. Il vivait dans l'appartement que tu décris, j'allais le voir, c'était mon boulot mais plus que mon boulot, pour l'aider à faire du tri, il était border line, génie et fou, toxico jusqu'à la moelle, puits sans fond de demande d'amour, de reconnaissance. Quand leur mère leur parlait de leur naissance elle disait "quand je vous ai chié" et moi, je lui disais "T'es pas une merde", quoi dire d'autre? Je me demande s'il vit toujours, il me manque...Mon jeune vieux, mon inoubliable M, dans mon coeur à jamais.
Pardon pour la longueur...

Nickyza 02/03/2009 18:02


Terrible...et sacré boulot que tu faisais là...fallait avoir le moral! Désolée que mon texte t'ait rappelé de mauvais souvenirs...mais c'est la vie,
malheureusement!


Tabellarius 22/02/2009 19:14

T'chao...
Ton texte me laisse sur le cul, j'avions une impression de vécu....
L'art est un domaine merdique, j'ai publier un truc la dessus dans mon blog comme un cri d'un créateur qui aimerait être reconnu comme un artiste...
Bisous et MERCI pour se texte

Nickyza 25/02/2009 17:14


Difficile le monde de l'Art...surout lorsque l'on espère être connu et reconnu comme mon peintre!
Gros bisous Tabellarius :-))


Marail 21/02/2009 04:11

la toile est sublime, je suis restée en arret devant! bises

Nickyza 25/02/2009 16:58


Oui, il était beau mon peintre...dommage qu'il ait été maudit!


pierrot 20/02/2009 18:45

pourquoi?

Nickyza 25/02/2009 16:26


Pourquoi quoi? Pourquoi il meurt abandonné de tous?
Parce qu'il l'a décidé ainsi, parce qu'il a choisi de vivre sa passion en rayant de sa vie tout ce qui pourrait entraver sa décision...Parce que sa famille n'avait aucune importance à ses
yeux...parce que PARCE QUE!
Rires!
Bonne journée Pierrot :-))


Decrypto 19/02/2009 18:45

Suivre sa passion conduit parfois sur les chemins les plus tourmentés. Personne sans doute n'a su lui dire qu'il se trompait....

Nickyza 19/02/2009 23:28


Oui...mais de là à abandonner sa propre famille...et finir dans la déchéance...quelle tristesse! Drôles de destins parfois...


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 Une silhouette évanescente, une ombre sous la lune blanche, juste un reflet dans un miroir où se reflètent mes mots…Mes mots qui résonnent en écho à d’autres mots, les vôtres, et ceux de mes auteurs favoris.
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  Bienvenue dans ma caverne peuplée de livres ! A la nuit tombée, lorsque je dors, les livres s’échappent des rayonnages et partent en voyage. Les mots volent hors des pages et dansent une carole à en perdre voyelles et consonnes. Les auteurs et leurs héros devisent de tout et de rien, en refaisant le monde, confortablement installés dans les fauteuils du salon. Parfois leurs éclats de rire ou de voix troublent mon sommeil. Aux premiers rayons du soleil, à l’heure des rêves enfuis, mes livres regagnent sagement leur place, alignés sur l’étagère. Seuls quelques mots errent encore, surpris par la clarté du jour…

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