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2 juillet 2008 3 02 /07 /juillet /2008 03:36

Le Cubry, ruisseau qui traverse Epernay.



Il fait frisquet en cette fin d’après-midi. Nous sommes pourtant à la fin du mois d’Avril mais les pâles rayons du soleil qui s’étalent sur Epernay n’arrivent pas à réchauffer l’air, même en pleine journée. Dès l’aube naissante, les nappes de brouillard enveloppent les coteaux alentour. Le soleil tente de les chasser pour encourager le printemps à s’installer, mais le brouillard reprend sa place à la tombée du soir.

Ce sacré printemps qui tarde à arriver ne va pas encore arranger mes affaires cette année !

L’air trop frais et l’épais brouillard qui envahissent déjà la Place Carnot vont faire tomber la nuit plus vite encore, n’incitant pas les gens à se balader…Ils vont prendre leur voiture pour rentrer plus vite chez eux, et s’affaler, bien au chaud, devant leur sacro-sainte télé. Les rares piétons vont presser le pas, ne jetant même pas un bref regard en ma direction. Non, décidément, ce n’est pas encore aujourd’hui que l’on verra s’arrêter des jeunes filles aux épaules dénudées. Ce temps maussade ne donnera à personne l’envie de déambuler par ici…

 

Il est pourtant joli ce bout de Cubry à cet endroit-là. Une jolie balustrade orne son cours tout du long. La ville a même posé des jardinières de compositions florales pour le rendre encore plus attrayant ; les premières tulipes, jacinthes et narcisses penchent leurs têtes vers l’eau tourbillonnante. Charmant, surtout aux beaux jours ! C’est pourquoi j’ai élu domicile plutôt dans ce coin : j’ai une vue imprenable sur toute la Place Carnot, sur la rue Pasteur, un bout de la rue des Rocherets et de la rue de la Chaude-ruelle, la rue Léger-Bertin, le boulevard du Cubry (ah, ils l’ont quand même baptisé comme ça, ce boulevard !) bref, il y a du passage par ici !

Le Cubry, à ce carrefour, se prend pour un petit torrent et roule ses eaux en chantant continuellement, et la vieille maison délabrée, qui penche ses murs vétustes par-dessus, me sert d’abri quand les nuits sont trop blafardes. J’aime bien hanter ces vieux murs abandonnés… Malheureusement, la ville a décidé de rénover cette vieille bicoque de peur qu’elle ne finisse par s’écrouler. Elle en a exproprié son habitante qui a trouvé à se loger ailleurs, mais moi je reste là ! Cela va occasionner quelques désagréments pendant la durée des travaux, mais je continuerai à l’habiter dès qu’elle sera à nouveau disponible : avis aux nouveaux habitants, ils seront d’abord chez moi !

Elle est terrible cette époque ; on ne cesse de réhabiliter tout et n’importe quoi. On démolit, on reconstruit, on fait des trous, on comble les trous, on fait du neuf avec du vieux, on monte des tours, on bétonne. On enlève l’âme des choses ! Ça n’en finit jamais tous ces travaux grotesques ; il faut toujours qu’on transforme tout!

C’est comme ça qu’on a fini par faire disparaître le Cubry pour le recouvrir complètement de béton, tout ça pour laisser libre cours à la circulation de ces voitures puantes et bruyantes !

De mon temps, ce joli cours d’eau traversait la ville de part en part, à l’air libre, et on avait plaisir à s’y promener le long de ses berges… Il s’épanouissait là, au milieu de la Place Carnot, bordé d’arbres centenaires. On appelait ça “les promenades”. D’ailleurs, je vous signale en passant que je me suis noyée beaucoup plus haut, en amont : impossible aujourd’hui d’en hanter les lieux exacts puisque l’endroit est recouvert par un parking, au croisement de rues sans âmes, régies par des feux tricolores ! Là-bas, au bout du boulevard…vous voyez ?

 

Je vous parle, je vous parle, si bien que je n’ai pas vu arriver cette jeune personne qui a ralenti le pas et qui regarde dans notre direction. Elle semble ne pas avoir très chaud avec sa jupe trop courte (ils appellent ça “mini-jupe” au 21ème siècle ; ça ne recouvre rien du tout ! A mon époque, c’eût été de la plus grande indécence que de porter ce genre d’attifement qui laisse voir les jambes aussi nues…)

Regardez, elle s’arrête pour s’accouder à la balustrade ! Elle tire nerveusement sur les manches de son pull sans forme et se frotte les bras vigoureusement pour se réchauffer.

Vous distinguez ce regard hagard qu’elle plonge dans les flots ? On dirait qu’elle pleure… Oui, j’en suis sûre, elle pleure et lève les yeux au ciel comme dans une prière ; elle semble murmurer à l’oreille du vent.

Maintenant, elle se penche dangereusement par-dessus la balustrade…ah si seulement…si seulement elle voulait bien se précipiter dans les tourbillons (jadis, on appelait ça des fosses-tournisses !), elle me délivrerait enfin de mes tourments et prendrait ma place. J’en aurais enfin fini de hanter, l’âme en peine, les berges de ce maudit Cubry qui m’a pris ma vie à la fleur de l’âge. Je pourrais enfin songer à me reposer en trouvant une paix bien méritée. Je suis si lasse de hanter ces lieux depuis près de huit siècles.

Allez, petite, libère-moi de mon errance dans le pays désolé des esprits maudits ! Penche-toi un peu plus sur les flots…Penche-toi, le Cubry va te raconter l’histoire de la belle Alix…Penche-toi un tout petit peu plus…

Ah, si je suis encore là, c’est parce que trop de circonstances doivent être réunies pour me délivrer de mes tourments.

Tel est mon destin :une jeune fille de l’âge que j’avais à l’époque de ma noyade (c’est à dire vingt ans et pas un jour de plus…) doit se jeter dans le Cubry par désespoir d’amour, un jour du mois d’Avril. Elle doit habiter la ferme des Forges actuelle, qui se situe en lisière de Pierry, au sud-Ouest d’Epernay.

( dans le temps, j’habitais là, et la ferme actuelle s’appelait la Forte-Maison), elle doit se prénommer Alix (comme moi…) et être folle d’amour pour un jeune homme prénommé Thibault…La fin de leur belle histoire doit provoquer le drame. La jeune fille doit se précipiter dans les flots, et ce suicide doit la délivrer d’un désespoir trop lourd à porter, me libérant par la même occasion. Un peu de mon histoire à moi, quoi, bien que la légende l’a un peu transformée !

On a raconté tout et n’importe quoi sur ma noyade ! Certains ont fait courir la rumeur que c’est à cause de mon père, le seigneur de la Forte-Maison, si je me suis noyée dans les années 1240 et quelques…(pauvre homme…porter une telle accusation sur le dos et voir sa fille aspirée sous ses yeux par les fosses-tournisses sans rien pouvoir  faire pour la sauver…pas étonnant qu’il ait perdu la tête et se soit retiré dans la forêt d’Epernay pour y vivre en ermite le restant de ses jours !)

On a dit qu’il me poursuivait avec une hache pour me châtier d’avoir une liaison avec Thibault V, le comte de Champagne, mon grand amour, que c’est une sorcière qui nous aurait dénoncés (ça c’est vrai, une vieille chipie au nez crochu et aux petits yeux cruels !) et que mon père, pris de colère, aurait voulu me punir. Affolée par la peur du châtiment paternel, j’aurais, dans ma course effrénée, glissé sur les berges détrempées et que c’est ainsi que j’aurais disparu, engloutie par les flots. On a raconté n’importe quoi ! Et voilà comment se crée une légende… A partir de cancans vomis par des gens mal intentionnés ou simplement sots, les évènements sont déformés et ancrés ensuite dans les mémoires comme des faits réels ayant existé ! Quelle absurdité !

A vous, je puis bien dire la vérité puisque vous êtes le seul à pouvoir m’entendre, vous, le médium qui êtes sensé exorciser les lieux pour m’en chasser définitivement.

En fait, c’est l’abbé de Saint Martin qui détenait la vérité. En confession, je l’avais informé de mon intention de mettre fin à mes jours si Thibault venait à me laisser pour partir guerroyer. Certaine que je ne reverrais pas mon seul et unique amour vivant, et désespérée de cette absence insupportable, je me suis délibérément jetée dans le Cubry. Je me voyais dans l’impossibilité de vivre sans lui. Quand on a vingt ans, les choses prennent de telles proportions…C’est pourquoi l’abbé m’a refusé une sépulture chrétienne ; il savait pertinemment que je m’étais suicidée.

Mon père était en train de couper du bois (ce qui expliquerait la présence d’une hache dans ses mains…) quand la sorcière des Aulnoys a lâché son venin.

Cette vieille détestait notre bonheur à Thibault et moi, comme elle haïssait tout ce qui était beau et pur et qui ne l’avait jamais concerné ! Malade de jalousie, elle nous épiait sans cesse, jusqu’au jour où je l’ai agressée verbalement alors que, perchée dans un arbre, elle nous lançait des sorts en ricanant. C’était une mauvaise femme et je savais qu’un de ces quatre matins elle se vengerait. Mon père n’a pas pris cette dénonciation au sérieux ; il a juste compris que quelque chose avait bouleversé sa petite fille chérie… Il s’est alors précipité derrière moi, comme un fou, pour empêcher le geste irréfléchi et désespéré que je m’apprêtai à commettre. Malheureusement, mon père est arrivé trop tard et ne s’est jamais remis de ma disparition.

Et moi, j’erre depuis des siècles et des siècles comme une damnée, car la vieille m’a jeté un sort, juste avant de s’immoler par le feu. Quelle folie m’a prise, quand je lui ai lancé à la figure qu’elle ne nous séparerait jamais Thibault et moi, car notre amour était bien plus fort que tous ses sortilèges et que sa laideur alliée à sa méchanceté pourrissaient notre paysage…J’aurais mieux fait de me taire ce jour-là, car j’aurais rejoint Thibault depuis longtemps dans un autre de nos paradis…

Il avait bien raison, l’abbé : ils ne veulent pas de moi là-haut, après ce geste sacrilège…mais j’ai eu le temps d’expier ma faute, vous ne croyez pas ?

 

Ah, si seulement cette jeune personne pouvait me sauver en se noyant, là, maintenant…regardez comme elle a l’air désespéré…mais regardez donc, bon sang, au lieu de nous asperger, le Cubry et moi-même, d’eau bénite ! Je vous ai déjà dit que cela ne servait à rien ; il y en a eu des centaines d’exorciseurs qui sont venus tenter la même chose que vous et je suis toujours là ! Non, seule LA personne adéquate saura me délivrer, mais je n’y crois plus beaucoup… La dernière jeune fille à s’être noyée ici en Avril de l’an passé, s’appelait bien Alix, et elle s’est jetée dans l’eau, non pas par chagrin d’amour, (malheureusement pour moi !) mais parce qu’elle venait d’apprendre la disparition de ses  père et mère dans un accident de voiture. Rien à voir avec mon histoire à moi, et donc je suis encore et toujours là !

Aussi vous comprendrez aisément pourquoi je n’ai plus aucun espoir d’être délivrée un jour…Il y a tellement peu de chances que toutes ces circonstances soient réunies. Et pourtant, je sens que je ne passerai pas l’éternité ici. J’ai comme le pressentiment que là-haut, ils vont enfin me donner une chance de me rattraper, et que cela se pourrait bien que ce soit aujourd’hui !

Cette jeune fille-là, je pressens que c’est la bonne ! Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai l’intime conviction que c’est ELLE qui va me libérer de tous mes tourments ! C’est ELLE…il FAUT que ce soit elle…Il faut que cela se passe aujourd’hui car il ne reste plus que quelques jours avant la fin du mois d’Avril…sinon, c’est reparti pour un an !

 

Allez, jeune fille, mets vite fin à tous tes malheurs…je suis si pressée de partir enfin d’ici ! Allez, saute ! Tu verras, ce n’est qu’un moment difficile à passer…puis ensuite, on se sent si apaisée…saute ! Allez, saute ! Saute…

 

Le vent murmurait dans les branches, soufflait sa complainte comme une petite voix ensorcelante. Une forme blanche flottait au-dessus des eaux tourbillonnantes du cours d’eau : le brouillard venait de tomber nappant les arbres, les eaux et les heures.

Cela faisait un bon moment qu’elle était là, prostrée dans son malheur, avec l’envie tenace d’en finir pour toujours. Puisque l’amour était rompu entre eux deux, à quoi bon continuer de vivre ? La saveur des jours ne serait plus la même sans lui.

Le vent se faisait plus insistant encore. Elle semblait entendre dans son souffle comme une voix qui l’incitait à commettre l’irréparable. Il lui semblait entendre comme une petite voix qui chantait à son oreille : saute, allez, saute…

Elle se sentait attirée par les eaux du Cubry qui semblaient vouloir l’emporter avec elles dans des ténèbres inconnues…A travers ses larmes, elle fixait les profondeurs sombres. Elle était hypnotisée par les tourbillons qui se creusaient, se creusaient, se creusaient encore.

Si elle enjambait la balustrade et qu’elle sautait, là, maintenant, elle mettrait fin à ce désespoir qui étreignait son cœur à l’en faire crier. Ce serait un mauvais moment à passer, mais si court en comparaison de l’enfer qui l’attendait sans l’amour de sa vie.

En finir, c’était la seule solution !

Elle enjamba le parapet.

 

Le vrombissement d’une moto derrière elle,  la tira de ses pensées suicidaires et un cri déchira l’air :

 

  — Alix ! Alix, je t’en prie, arrête, ne fais pas ça ! Je t’aime ! Je t’aime, tu entends ?! Ce n’était qu’une dispute idiote ! Je ne pensais pas tout ce que je t’ai dit. Jamais je ne pourrais vivre sans toi : je t’aime trop pour ça ! Allez, viens, retournons à la Ferme des Forges, retournons chez nous ! 

    Oh Thibault, je croyais que tu ne m’aimais plus…j’avais si mal…J’ai cru en mourir…

 

Cette nuit-là, un violent orage éclata.

La tempête qui précéda arracha des branches d’arbres sur la place Carnot et jeta à terre les jardinières de fleurs que la ville d’Epernay avaient installées pour fêter l’arrivée du printemps. Le Cubry roula ses eaux mauvaises jusqu’au petit matin.

Plus que quelques jours avant le joli mois de Mai !

Le printemps allait bien finir par s’installer et chasser ces ombres blanches qui jouent parmi les flots du Cubry en folie !

 

 
Cette nouvelle m'a été inspirée par la légende d'Alix et de Thibaud V, comte de Champagne...

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commentaires

AsBeen 07/08/2008 00:55

Pas mal, mais quelques petites remarques quand meme.
J'aime bien le début avec le regard que porte la "moyenageuse" sur notre époque et notamment le béton qui recouvre tout.
Par contre le fait que le sortilége soit levé quand une autre alix se suicidera et ce un mois avril en plus, c'est un peu fort de café :)
Et puis j'ai pas aimé l'expression "agression verbale", ça va pas du tout avec le contexte moyenageux, c'est trop moderne comme expression :)
Sinon la fin est bien, car il y aurait eu un "malaise" si la fille se suicidait...

Nickyza 07/08/2008 20:22


J'aime bien les critiques, c'est si rare...au moins c'est constructif, merci! Du coup, oui je changerai sûrement "l'agression verbale"...
Fort de café, fort de café...oui! mais la vie est souvent fort de café! Ya parfois de ces coïncidences... et des missions impossibles!! Euh....au fait le café existait-il au Moyen-âge???
Ben si la fille s'était suicidée...Alix aurait été délivrée!!! Tu penses à elle?!!! La voila repartie pour un tour...D'ailleurs, je passe souvent près de ce maudit Cubry et il paraît qu'Alix erre
toujours...


orphea 02/07/2008 14:58

Superbe histoire,on attend une suite..! bonne soirée

Nickyza 03/07/2008 23:06


Merci Orphéa :-))
Euh..une suite?...ce n'était pas prévu!


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